Pair-Aidance #1 - Etre considéré comme un modèle de rétablissement

Les attentes des autres...

 

Etre censé représenter un « modèle » de rétablissement, cela peut être lourd à porter.

 

Déjà, en temps ordinaire, quand une personne lambda a des attentes fortes sur elle dans un contexte professionnel, attentes liées à ses compétences professionnelles et à sa fonction, ce qu’on conçoit d’ailleurs comme légitime, ça peut être lourd. Et donc facteur de stress potentiel.

 

Mais quand ces attentes se portent sur un savoir « expérientiel », et donc sur ce qu’on est fondamentalement, je pense que cela peut être encore plus lourd. Comment être à la hauteur dès lors qu’on passe par des phases où on va moins bien ? Comment ne pas se dire qu’on va décevoir, voire pire encore faire perdre espoir à certains usagers, dès lors qu’on vit une rechute ?...

 

Dans un contexte professionnel, si on déçoit par ses compétences, ok, ça peut être difficile à vivre, mais on peut aussi se dire que ces compétences, on va les travailler pour les améliorer. Idem si la déception est en rapport avec des éléments de personnalité, un problème d’intégration au sein d’une équipe par exemple, on sait qu’on peut là aussi s’améliorer, apprendre à mieux gérer le relationnel par exemple, être plus diplomate, moins frontal, faire progresser son écoute, sa patience, etc.

 

Mais – dès lors que la déception vient du fait que les symptômes de la maladie réapparaissent, voire s’aggravent – comment réagir ? Que peut-on y faire ?

 

On sait bien que la maladie mentale n’est pas affaire de volonté, même si celle-ci peut jouer sur le processus de rétablissement ; on sait bien qu’il est illusoire de penser pouvoir contrôler les méandres du cerveau ; on sait tout ça, mais pour autant, que se passerait-il si un pair-aidant se mettait à aller moins bien, voire mal ? Comment réagiraient ses collègues de l’équipe ? Que penseraient également les usagers accompagnés au quotidien s’ils constataient son absence ?...

 

De plus, pour peu que le pair-aidant soit concerné par le syndrome de l’imposteur, avec ce que cela implique : « ça va ne pas durer », « on va s’apercevoir que je suis nul », « je travaille mal », « je fais trop d’erreurs »… - il pourra se sentir dans une position encore plus inconfortable s’il rechute, que cela soit vis-à-vis de ses collègues professionnels qui, eux, assurent – que vis-à-vis des usagers auprès de qui il est censé apporter de l’espoir.

  

Même si on sait qu’il est illusoire de penser qu’on a vaincu définitivement la maladie, l’ambivalence est souvent présente. Entre l’espoir qu’on porte en tant qu’usager en santé mentale, et encore plus quand on est pair-aidant peut-être, à être considéré comme « sorti d’affaire » (« stabilisé »), et donc en soi un « modèle » de rétablissement possible – et le fait qu’on apprécie ne plus être considéré via l’étiquette de la maladie mentale. Entre un certain besoin de reconnaissance, d’autant plus fort parfois qu’on revient de loin et/ou qu’on a souvent vécu des sentiments d’exclusions – et l’envie d’être invisible, oublié par les autres, gravite toute une série de sentiments qui ne sont pas toujours clairs à identifier, voire à accepter. Et qui peut faire aussi que le positionnement qu’on a, tant au sein d’une équipe que vis-à-vis d’autres usagers, n’est pas clair non plus.

 

Je suis persuadée en tout cas, à titre perso, que des attentes qui portent sur la personnalité et le vécu peuvent être plus lourdes à porter que des attentes qui ne porteraient que sur une expérience professionnelle et des compétences.

 

D’autant qu’on sait que, dans certains services (notamment hospitaliers), les pairs aidants sont parfois attendus au tournant. Et dès lors que certains (collègues, usagers) identifient une certaine fragilité, leur savoir « expérientiel » risque d’être remis en cause, voire, pire encore, le pair-aidant peut être renvoyé à son statut de patient, trop fragile pour travailler. Comme une étiquette de personne malade dont on ne pourra – jamais – se débarrasser et qui nous collera toujours à la peau. Ce qui peut être d’une grande violence.

 

Peut-être qu’il ne serait pas souhaitable que des attentes trop lourdes soient placées auprès des pair-aidants. Au risque que ceux-ci, plus ou moins consciemment, se mettent en échec.

 

Peut-être aussi que ces sentiments ambivalents mériteraient d’être exprimés et travaillés au sein de réunions d’analyse de pratiques, surtout lorsque le pair-aidant agit au sein d’un établissement et avec des professionnels.


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Commentaires : 6
  • #1

    minuit (mardi, 12 avril 2016 23:30)

    Très bon texte, merci de l'avoir partagé.

    Je ne me sentirais pas d'être pair-aidant pour le moment pour les problèmes que tu soulèves : nécessité d'être admis comme étant sorti d'affaire alors que peuvent se produire des épisodes de "moins bien".

    Pour le reste, je n'avais pas réalisé ce que tu notes de la pratique de pair-aidant et de la place qu'elle peut prendre au sein d'une équipe soignante...

  • #2

    LE Sage Gwenaelle (mercredi, 13 avril 2016 08:14)

    Merci pour ce texte: éducatrice spécialisée de formation, je partage mon temps entre un GEM ET un SAVS. L'association d'usagers existe depuis 2008 et vient d'avoir son "accreditation GEM". Nous débutons donc . Echanger me parait essentiel, afin d'éviter les embuches et les "rechutes". Le conseil d'administration du GEM est composé majoritairement d'usagers et il me semble que mon rôle de salariée animatrice est justement de veiller à ce que ces pairaidants ne perdent pas pied, à les soutenir si les enjeux deviennent trop lourd et à soulager si le stress gagne.Vigilance à avoir à plus forte raison en raison des aléas de la maladie psychique. Mais je comprends bien les enjeux dont vous parlez pour les avoir vécus en tant que salariée.Comme vous (ou toi), dans le cadre que tu évoques une analyse de la pratique me semble vitale. J'aimerai beaucoup poursuivre notre échange et je transmets ton texte aux membres du CA. Cordialement Gwénaelle

  • #3

    SolUsagersPsy (mercredi, 13 avril 2016 10:36)

    Merci pour vos commentaires.

    Je précise, parce que ce n’est pas forcément clair, que je ne suis pas sûre que les pair-aidants soient plus sujets aux rechutes (ils connaissent bien en général leurs signaux d’alarme), peut-être pas plus que des professionnels qui peuvent eux aussi décompenser (je rappelle que selon l’OMS, les maladies mentales affectent une personne sur cinq chaque année, et une sur trois si l’on se réfère à la prévalence sur la vie entière…). Mais que le fait qu’ils aient été choisis pour leur savoir expérientiel et donc leur relation à la maladie fait qu’il peut y avoir des attentes fortes pour qu’ils aillent toujours bien, et que, paradoxalement, ce type d’injonction (inconsciente) peut générer du stress et donc un risque de rechute.

    Après, j’ai conscience que mon texte est peut-être projectif (après tout, on écrit toujours subjectivement…), sachant aussi que je n’ai jamais eu d’expérience au sein d’un service hospitalier, tout en ayant travaillé au sein d’équipes pluridisciplinaires (mais sans ce statut de « pair-aidant »). Ceci étant, j’avais lu sur le rapport final d’évaluation du dispositif des médiateurs de santé pairs (porté par le CCOMS de Lille) que près de la moitié d’entre eux avaient quitté le programme avant la fin, et je me suis demandée pour quelles raisons. Le mieux serait évidemment d’avoir leur retour… (si certains passent par ici ;-)).

    Je trouverais aussi pertinent qu’au sein d’un service et/ou d’une équipe, il y ait deux pairs aidants, un binôme (comme c’est le cas dans un Samsah que je connais), histoire de ne pas faire porter sur une seule personne ce statut encore très singulier en France. A deux, il y a déjà moins d’attentes personnalisées…

    Par ailleurs, si tout le monde s’accordait à dire (et à le penser vraiment !) que la maladie mentale peut toucher n’importe qui (et pas forcément ceux qui ont l’air le plus fragile et/ou qui ont un historique derrière eux…), cela dédramatiserait ce risque potentiel, notamment dans des métiers où on se confronte à des situations souvent pas faciles (je pense notamment au secteur médical et social), dédramatiser dans le sens où on ne stigmatiserait pas ou plus certains plus que d’autres…

    Sinon, comme déjà écrit dans l’article, les réunions d’analyses de pratiques, où les personnes, quel que soit leur statut, peuvent s’exprimer dans un climat non jugeant et bienveillant, me paraissent quant à moi indispensables. « Hors statut », c’est-à-dire que là encore, il ne faudrait pas que le « pair-aidant » soit potentiellement jugé comme le plus potentiellement fragile par ses collègues… Mais bon, on sait que les préjugés ont la vie dure, et par ailleurs, ce type de réunions n’est pas si fréquent que ça… (et je ne suis pas sûre que ça ne soit qu’à cause de la restriction des budgets actuelle…)

    Gwenaëlle : du coup, pour répondre plus spécifiquement à ton post, et considérant aussi que les GEM sont un autre cas de figure (même si on peut considérer que les usagers s’aident aussi entre eux dans ce cadre), je pense que le positionnement des éducateurs ou animateurs salariés (non usagers) n’est pas facile non plus. Car il ne s’agit pas d’infantiliser les usagers, en les pensant là encore trop potentiellement fragiles, mais d’être là en soutien pratique et humain, comme devraient l’être naturellement tous les membres d’une équipe entre eux. Perso, je trouve qu’il y a des GEM qui fonctionnent trop (ou trop longtemps) sous tutelle, et où l’autonomie des usagers est très relative… L’autonomie, ça se prend – mais la tutelle, ça se lâche aussi ;-)

    Pour finir, on pourrait échanger longuement sur les difficultés à exister chacun au sein d’une équipe quand on a des statuts différents (bénévoles / salariés / professionnels / pair-aidants / employés / cadres…) et ce qui induire, l’air de rien, des difficultés d’intégration pour certains. Pour le coup, sur ce sujet, je crois bien que chacun est concerné.

    Bonne journée.

  • #4

    VERMEERSCH Valérie. (lundi, 18 avril 2016 10:32)

    C'est vrai qu'avoir ce rôle de porteur d'espoir c'est une lourde charge mais parallèlement et pour mon cas personnel ce rôle me renforce. Comme j'ai écrit dans mon mémoire : Maintenant que j'ai ce rôle de porteur d'espoir, j'ai le devoir d'être solide et ce rôle me rend forte et me va bien.
    Quand je parle de moi, je parle également de ma vulnérabilité. "J'ai fait une dépression, j'ai eu quelques années d'errance et je suis toujours en convalescence. Je fais partie de ceux qui se battent afin de garder leur équilibre et cette faiblesse fera partie de ma personnalité à vie. Ma force c'est que j'ai réussi à me construire et à construire malgré tout et ça c'est porteur d'espoir : bâtir en dépit de la maladie."
    Je parle aisément de mes difficultés. "Quand il m'arrive d'avoir une crise d'angoisse : J'écris afin de me comprendre, une discussion de tête à tête cela m'aide ou je vais faire un footing afin de m'oxygéner l'esprit. " Je fais part de mon combat qui reste toujours d'actualité.
    Au bout de quatre années sans problèmes, j'ai rechuté. J'ai eu des marques de soutien de la part de tous. Autant de la part des "patients" que de la part de mes collègues qui sont parfaitement conscient de mes difficultés et qui me considère cependant comme essentielle au bon fonctionnement de l'équipe.
    Ecouter, soutenir n'est pas sans impact mais on me le rend et cela me galvanise.
    C'est vrai que je souffre du syndrome de l'imposteur notamment parce que ce savoir expérientiel se transpose surtout en un savoir être difficile à définir. J'aime bien cette citation de Einstein : C'est l'expérience qui fait la connaissance, tout le reste n'est qu'information. Cependant ce savoir expérientiel est impalpable. L'évocation que l'on est passé par là crée un lien, une reconnaissance réciproque.
    Ma recette de succès : je reste authentique. En dépit de ma vulnérabilité, j'ai une force aussi et j'espère qu'elle est contagieuse.

  • #5

    SolUsagersPsy (mercredi, 20 avril 2016 17:53)

    Merci, Valérie, pour ton message riche et intéressant, qui fait réfléchir. Il donne le sentiment que tu as trouvé un très bon équilibre, et je comprends du coup très bien que ce rôle de pair-aidante "te rend forte et te va bien".

    Je pense que le fait que tu parles aisément de tes difficultés avec ton entourage, y compris professionnel, est un choix bien assumé et qui te réussit. Ce que perso, je n’ai jamais réussi vraiment à faire, ayant grandi d’ailleurs dans un entourage familial où il ne fallait pas parler de ce genre de problèmes à l’extérieur. J’imagine que cela conditionne, mais je ne me verrais de toute façon pas vraiment échanger sur ce sujet que j’estime trop personnel. Mais je comprends que ça peut être un choix, et apparemment un choix qui s’avère positif, tu sembles d’ailleurs avoir des collègues particulièrement bienveillants. Ceci étant, je crois que la bienveillance est contagieuse, et ce que tu es, le côté authentique d’ailleurs que tu mets en avant, est sûrement un sacré atout pour cela.

    Merci pour ton message.

  • #6

    martin (samedi, 14 mai 2016 09:12)

    comme l'experience de chacun,partagée avec humilité,nous enrichit mutuellement!c'est cela la vie,se laisser toucher par les autres ,c'est ouvrir son cœur à la vie;c'est le sens de l'amour;il faut partager cela à tout age,ça evite qu'on se trompe trop longtemps,et qu'on souffre alors qu'on peut faire autrement ;merci mon fils