La Dissociation #1 - Pistes de réflexions

La dissociation est caractéristique des schizophrénies (schizophrénie signifiant d’ailleurs esprit scindé), même si on la retrouve dans d’autres structures.

 

Chez les victimes de grande violence par exemple, victimes de viols, victimes de guerres, victimes de tortures. Quand on est sujet à une grande violence, souvent, pour pouvoir survivre mentalement à ce qui arrive, il faut se dissocier. On emploie aussi le terme de disjonction ; c’est comme un court-circuit neuronal qui permet d’éteindre la réponse émotionnelle, bien trop forte et envahissante, et d'y mettre à la place des endorphines anesthésiants. La disjonction entraîne ainsi une anesthésie émotionnelle et physique alors que les violences continuent. Ce que disent vivre également souvent les prostituées. Pour faire leur métier, elles ont besoin de se dissocier. De vivre la situation comme de l’extérieur, comme spectatrices, avec parfois un sentiment d’irréalité, de corps mort. Si elles ne se dissociaient pas, elles ne pourraient probablement pas tenir, ça serait trop dur.

 

Evidemment, si la dissociation s’installe trop dans le temps et sur la durée, on peut avoir l’impression d’être un mort-vivant, de vivre une vie sans que cela soit sa vie, d’être dans un monde irréel. De se sentir dévitalisé, anesthésié, non concerné. Du coup, il peut être difficile de se mobiliser pour quelque chose (un projet professionnel par exemple) et/ou de rentrer en contact avec les autres. D'où certains symptômes négatifs qu’on repère dans les psychoses dissociatives : apragmatisme, aboulie, clinophilie...


De même, la personne peut être sur un plan mental de telle manière à tel instant - tout en étant sur un tout autre plan émotionnellement parlant - et encore sur un tout autre plan physiquement parlant.

 

Exemple simple : le vécu du décès d'un proche ; mentalement, la personne sait qu’elle est triste, ou plutôt qu’elle devrait être triste ; sauf qu'émotionnellement, elle ne sent pas la tristesse. Et physiquement, elle peut se sentir en pleine forme, ou alors très fatiguée (la fatigue pouvant être un signal d’alarme de l’inconscient qui indique que quelque chose perturbe le sujet sans qu’il en ait réellement conscience). Ceci étant, les schizophrènes sont rarement fatigués, comme si le corps n’avait pas accès à ce qui lui est fait subir. Et la fatigue peut être alors justement, paradoxalement, un signal d’alarme positif pour repérer que le corps se conscientise mieux.

 

A cause du fonctionnement dissociatif, il y a souvent une défaillance du mécanisme associatif, la personne schizophrène restant ainsi en prise avec des émotions diverses coexistant parallèlement (cf le concept de « spaltung » développé par Bleuler qui signifie « morcellement de la personnalité en fragments ») ; ainsi, l’ambivalence, tel qu’utilisée par Bleuler, caractérise le fait que, à la même idée, deux émotions opposées et/ou deux pensées de force opposée peuvent coexister.

 

Le fait de vivre sur plusieurs plans qui ne se rejoignent pas dans l'instant (parfois ces plans se vivent même très décalés au niveau de la temporalité : par exemple, le sujet ressent émotionnellement une tristesse des années après un deuil effectif), n'aide probablement pas à se sentir cohérent, structuré en une seule partie. La personne se vit dissociée, morcelée, ce qui peut être très angoissant pour elle, elle peut se sentir ainsi étrangère à elle-même, ne pas comprendre ses propres réactions émotionnelles, cérébrales, physiques, parce qu'il y manque une cohérence, parce qu'elles ne sont pas reliées entre elles. Comme le dit Jean Oury : « Dans une structure psychotique dissociée, c’est le rythme qui est perturbé… La dissociation schizophrénique, c’est un trouble profond du rythme. »

Le « repli » (comme on pourrait dire la « clinophilie » ou tout autre symptôme) n'est qu'un comportement parmi d'autres, lié à la logique dissociative. Il y a plein de symptômes différents qui viennent de là. Et ce n'est pas le symptôme qui est intéressant à regarder, mais la raison de celui-ci, à savoir la dissociation.

 

Ainsi, il y a des gens qui se replient sur eux-mêmes parce qu'ils sont tout simplement sauvages, misanthropes. Et d'autres qui ont ce même comportement, parce qu'ils ont besoin, en relation, d'habiter un autre espace.

 

C'est pour cette raison qu'il ne faut pas réduire la personne à ses symptômes, mais bien essayer de comprendre ce qu'il y a derrière comme logique. Ne voir que le symptôme, c’est regarder l’arbre qui cache la forêt, c’est forcément réducteur, c’est aussi une négation de la singularité de la personne.

 

Dans certaines écoles analytiques, les soignants préfèrent parler de corps dissocié. Le corps, non pas ce qui est enveloppé par la peau, mais le corps, dans le sens d’espace habité par le sujet.

 

Prenons l’exemple de la toilette ; certaines personnes peuvent avoir du mal à se laver, à changer de vêtement, tout simplement parce qu’elles n’habitent pas leur corps.

 

De même qu’on observe chez certains personnes qui vivent à la rue une non prise en compte absolue de leur corps et des problèmes de santé qui vont avec (et qui sont fréquents dans ce contexte). Patrick Declerck dans son livre « Les naufragés » donnent des exemples de personnes par exemple dont les chaussettes, à force de ne jamais être enlevées, attaquaient les os, ou encore des personnes ne remarquant pas qu’elles avaient des fractures apparentes. Sans que la personne ressente de souffrance, comme si le corps était oublié, complètement désinvesti, endormi. 

 

La dissociation peut expliquer ce fonctionnement, comme aussi le fait de ne pas penser à s’habiller en fonction de la saison, comme si la température extérieure n’était pas ressentie. Ainsi, pour l’un, un anorak en plein été caniculaire, ou un tee-shirt en plein hiver, au risque d’attraper un coup de froid (ou de chaud…) et de malmener là encore un corps qu’on ne sent plus.

 

Par la dissociation, la personne peut vivre dans plusieurs espaces, plus ou moins imaginaires. Etre factuellement à tel endroit, tel moment, et vivre dans un autre univers, sur une autre temporalité. Le psychotique est souvent ailleurs, il voyage mentalement. Il peut s’investir dans certaines choses, mais le fait souvent de manière partielle, par brides et morceaux, sans forcément que les parties soient reliées.

 

A mon avis, mais c’est un avis très personnel, ce qui peut être une piste de solution pour un psychotique dissocié (un schizophrène notamment) qui souhaite travailler et recréer du « lien social », c'est d’habiter plusieurs espaces (travailler à temps partiel et/ou sur deux emplois, avoir d’autres activités à côté, avoir plusieurs amis sans se focaliser sur un en particulier), même s’il lui faut souvent gérer son énergie au plus près, surtout quand il y a du relationnel (en étant attentif à ses signaux d’alarme).

 

Multiplier les possibilités d’espaces, c’est paradoxalement peut-être permettre de travailler sur son unicité. Le piège d’un seul espace réel investi (un travail par exemple) peut être redoutable, car le jour où l’espace s’effondre, la personne peut se retrouver face au vide. Voire être tentée de décompenser via le délire.


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Commentaires : 1
  • #1

    nothing (lundi, 12 septembre 2016 00:45)

    Très bonne explication, merci.