#Melancholia

La #mélancolie est une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont... (Gérard de Nerval)

Avec Melancholia, Lars Von Trier nous présente un très beau film crépusculaire tenant tout à la fois de la poésie et du fantastique. 

 

Après un prologue onirique magnifié par la musique baroque de Richard Wagner (« La mort d’Isolde »), et des images, éclats instantanés mentaux, porteurs de présages funèbres, le film se divise en deux parties différentes (présentant deux magnifiques portraits de femmes : Justine et Claire) mais indissociables pourtant l’une de l’autre, l’une existant par rapport à l’autre, les deux se fécondant mutuellement. 

 

Ce film « apocalyptique » métaphorique, qui va s’enfoncer peu à peu dans un huis-clos angoissant, étrange et beau, renvoie aussi le spectateur à lui-même, à une torpeur révélatrice de ressentis inconscients. 

 

Dans la première partie, derrière un mariage conventionnel se voulant festif et heureux, mais où les protagonistes se révèlent, chacun dans son genre, assez perfide, derrière cette belle mise en scène qui se fissure avec les uns et les autres, se propage une réalité qui laisse apparaître tout d’abord le dérisoire des choses, puis laisse petit à petit planer une ombre inquiétante et évanescente. Quelque chose couve, une menace imminente… 

 

Dans la deuxième partie, plus fantastique, éclairée par la pleine lune et la planète Melancholia, tour à tour rouge et bleue, qui va entamer une danse d’Eros et Thanatos, à travers un ballet onirique porteur de séduction et de mort, quelque chose s’accélère qui n’était pas prévu… On suit ainsi fasciné le mouvement de Melancholia qui semble instaurer un réseau de forces telluriques imperceptibles, voies invisibles et pourtant obligées, que seule Justine semble percevoir.

 

Incarnée par l’actrice Kirsten Dunst, Justine, fondamentalement marginale (derrière une apparente intégration : elle travaille dans la pub, elle se marie), qu’on sent étrangère au milieu où elle évolue, à ses motivations et valeurs, est une jeune femme qui vit ailleurs que dans ce que les autres, notamment sa sœur Claire (incarnée par Charlotte Gainsbourg), recherche… Elle vit une réalité qui lui est propre, dans l’infra-événementiel, une réalité singulière qui va s’imposer petit à petit à elle dans son évidence sensible. 

 

Dès les premières minutes du film, on devine derrière son sourire, puis, au fur et à mesure du mariage, dans son refus évident d’obéir aux règles sociales, dans son détachement, une profonde fêlure intime. On sent qu’elle souffre de ne pouvoir se faire comprendre, de ne pouvoir s’expliquer, de ne pouvoir partager son ressenti…

 

Pourtant, lors du mariage, elle fait de son mieux, Justine, elle a envie d’y croire, à ce bonheur dont les autres parlent pourtant en termes si convenus. En brave petit soldat, elle y va, mais le sentiment de vacuité des choses prend le dessus, et elle devient de plus en plus absente, tout d’abord psychiquement, puis physiquement. Comme s’il s’agissait du mariage d’une autre. Absente à sa propre vie, à la vie surtout que les autres ont désiré à sa place. Mélancolique donc.

 

Ne me regardez pas dedans
Qu'il fait beau cela vous suffit
Je peux bien dire qu'il fait beau
Même s'il pleut sur mon visage

 

 

Derrière la façade qui se fissure, derrière la fêlure, se propage autre chose, de menaçant... dont Justine, clairvoyante, est la première à avoir le pressentiment.

 

Il y a des choses qui me rongent La nuit
Par exemple des choses comme
Comment dire comment des choses comme des songes
Et le malheur c'est que ce ne sont pas du tout des songes

 

 

Après la fête où s’est déjà deviné la tristesse des « masques et bergamasques », va commencer à peser ainsi sur les jours, de plus en plus crépusculaires, et les nuits, porteurs d’une lumière sacrificielle, une fatalité implacable. L’existence va lentement s’inscrire dans une dimension anxiogène qui la dépasse. Une force en marche s’échappe, quelque chose d’inquiétant qu’on ne saurait définir. Un danger occulte. Comme si une bombe à retardement était cachée tout près, une bombe dont le tic-tac rythme l’inexorable, l’obsédante certitude d’une échéance pourtant encore invisible. 

 

Et ce pressentiment va – enfin – relier Justine à elle-même. Car l’approche de Melancholia va lui insuffler une autre respiration. Après un état dépressif, où elle semble de plus en plus évanescente, étrangère à la vie – cf notamment la très belle scène où Claire, attentive, douce, bienveillante, essaye de lui faire prendre un bain alors qu’elle est prostrée, incapable du moindre mouvement – Justine va petit à petit s’inscrire dans une autre dimension, plus personnelle. Comme si elle s’éveillait, comme si elle était enfin reliée à son destin. Et que celui-ci s’adaptait au même rythme que la planète. 

 

Ainsi, dans une très belle scène nocturne, offerte nue à la lumière de Melancholia, elle semble se relier à la planète, comme silencieusement informée, encodée secrètement, déterminée à son insu, dans une relation mystérieuse faite d’une complicité secrète.

L'étang reflète,
Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Où le vent pleure...

 

Fataliste, apparemment indifférente à la catastrophe qui se prépare, comme déjà résignée, déjà détachée de la vie, qu’elle n’a jamais probablement aimée (« la terre est mauvaise »), Justine se révèle alors à elle-même et aux autres, comme une clairvoyante qui se découvre, comme si elle « savait » depuis toujours ce qui allait arriver, comme si le pire qu’elle avait toujours envisagé comme la seule issue possible, était – enfin - en état de marche.

 

 

Je suis d'un autre pays que le vôtre, d'un autre quartier, d'une autre solitude

Je m'invente aujourd'hui des chemins de traverse

Je ne suis plus de chez vous, j'attends des mutants

 

 

Parallèlement à cette « révélation », Claire, la sœur rationnelle, pleine de bon sens, qui a les pieds sur terre, celle qui tente régulièrement de retenir sa sœur qui s’éloigne peu à peu, si attachée aussi à son fils, va petit à petit perdre pied. L’angoisse va insidieusement la submerger. Et celle qui semblait si peu douée pour la vie va alors accompagner et aider, par sa lucidité clairvoyante, celle qui se révèle, au final, bien moins douée pour affronter la mort. 

 

La scène finale, filmée hors champ (Melancholia n’apparaîtra qu’aux toutes dernières secondes), avec l’étau de la menace qui se resserre, est saisissante. Le geste ultime si singulier de Justine pour adoucir la peur de ses proches, notamment de son neveu qu’elle aime tant, balaye toute rationalité. Ne reste alors que la solitude et la singularité de chacun face à la mort qui arrive.

 

 

Je suis le Ténébreux, le Veuf, l’Inconsolé
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie
Ma seule Etoile est morte, et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie

 

 

(Merci à Gérard de Nerval, Louis Aragon, Paul Verlaine, Léo Ferré… d’avoir accompagné ces lignes)

 

Écrire commentaire

Commentaires : 0