Le piège de la #normalité

Quand on a vécu des « pétages de plombs », comme par exemple des BDA (bouffées délirantes aiguës) ou des périodes « up » ou « down » intenses, on aspire plus que tout à avoir la vie de tout un chacun, en tout cas ce qu’on en imagine.

 

Mais le piège, dans cette recherche parfois pathologique de normalité, c’est de se comparer aux autres. De penser que l’herbe est forcément plus verte ailleurs. De se dire que parce qu’on a besoin de dormir 10 heures minimum par nuit, qu’on a du mal à tenir un travail à plein-temps, qu’on n’arrive pas à vivre en couple, voire à être en intimité avec quelqu’un, qu’on a choisi de ne pas avoir d’enfants (pour avoir entendu notamment certains psychiatres parler du « risque génétique » inévitable), qu’on vit des périodes d’isolement intenses, qu’on a une sensibilité à fleur de peau et une réaction aux stress accrue par rapport aux autres, etc., on se sent très différents, voire anormalement différents de la majorité. Majorité dont on aspire, lors de certaines périodes, à ressembler plus que tout. Jusqu’à se fondre dans un conformisme peu épanouissant.

 

Or, accepter sa singularité, c’est aussi apprendre à se faire confiance, et à ne pas se laisser influencer par ce que les autres, les proches notamment, ainsi que les soignants, semblent vouloir pour nous. Ainsi, quand certains de ces derniers instrumentalisent les usagers, qu’ils souhaitent avant tout policés, consensuels, rangés dans des petites cases raisonnables où l’empowerment prôné par les pros du rétablissement ne doit surtout pas déranger, alors que ces mêmes soignants parlent souvent du méfait des étiquettes « psy », sans se rendre compte qu’eux-mêmes nous enferment ainsi, il est difficile de sortir du piège de la normalité. Surtout que l’ambivalence est souvent présente chez nous, entre l’envie de se fondre dans un anonymat apparemment rassurant, et le désir de vivre sa singularité au grand jour.

 

Vivre sa singularité, c’est peut-être aussi accepter de prendre des risques dans sa vie, et de laisser de côté la raisonnable et parfois trop raisonnable injonction « ton équilibre passe par des choix mesurés ». Vivre sa singularité, c’est accepter aussi que son rétablissement soit un parcours non linéaire, fait de hauts et de bas, et donc de moments inévitablement difficiles. Vivre sa singularité, c’est accepter surtout de ne pas se faire cataloguer dans des cases trop caricaturales, où le « fou » côtoie le « déséquilibré » et le « dangereux », mais aussi le « trop raisonnable » et le « trop influençable ». Savoir ainsi être un électron libre rattaché pourtant au reste du monde et à son imperfection.

 

 

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Commentaires : 4
  • #1

    Marie Christine (samedi, 26 août 2017 15:54)

    Bonjour
    Je crois que après avoir souhaité et essayé à tout prix d'être "normale", ce qui m'a occupée déjà bien des années, j'ai compris qu'avant tout, être soi même et découvrir qui je suis me semble beaucoup plus adapté et finalement réaliste. C'est, je crois, le chemin qui me mène vers une sérénité et un équilibre. Être normale n'est plus mon but. D'abord j'ai réalisé que je ne le serai jamais. J'ai découvert ces dernières années mes singularités, mes atouts aussi.
    La maladie psychique a été ce qui a permis le grand décapage de qui je croyais être.
    Revenir à soi, s'accepter et se construire en accord avec ses valeurs et potentialités me conviennent mieux. Ça fait dix huit ans que je suis "malade".

  • #2

    Vincent (samedi, 26 août 2017 17:30)

    Bonjour, votre article résume très bien mon ressenti et mon "problème".

    Problème qui est vivre seul car peur d'aller vers l'autre et du rejet fréquent. Ou m'accepter et risquer d'être exposer à des remarques négative ou des conflits que ma maladie m'affaiblit et m'empêche d'encaisser sans souffrir intensément.

  • #3

    Gérard (dimanche, 27 août 2017 20:29)

    Rétabli pourtant, j'ai beaucoup de manifestations redondantes de la part des proches, du milieu culturel. Je crois que j'ai enfin accepté d'avoir une singularité, de n'être pas tout à fait comme tout le monde. J'ai appris à le dire et certaines personnes ont fui pour ça, d'autres l'exploitent dans le bon et le mauvais sens du terme. J'arrive à avancer et malgré (grâce à) mes écarts à la normalité, je trouve une place et redécouvre certaines disponibilités d'"avant".
    Je partage beaucoup de ce qui s'échange

  • #4

    Renaud (vendredi, 15 septembre 2017 15:20)

    Bravo pour votre article nuancé et tellement lumineux !